Portrait de l’ingénieure Samuella Compère : une voix qui inspire et influence la construction en Haïti

Dans un pays exposé aux séismes et aux cyclones, où la qualité des constructions conditionne directement la sécurité des vies humaines, certaines voix s’élèvent pour bâtir autrement. Parmi elles, celle de Samuella Compère, ingénieure civile diplômée de l’Université GOC et fondatrice de Ti Koze Sou Konstwiksyon (TKSK), résonne avec force et conviction. Convaincue que la construction est aussi une question de protection et de dignité humaine, l’ingénieure Compère consacre son énergie à former, sensibiliser et accompagner à travers de multiples initiatives d’éducation et ateliers. Grâce à TKSK, elle contribue à transformer les mentalités, et son engagement laisse déjà une empreinte majeure dans le secteur de la construction en Haïti.

Enfance et éducation de Samuella Compère : aux sources d’un engagement

La famille, première école de valeurs pour Samuella Compère

Samuella Compère a vu le jour à Terrier-Rouge et a grandi à Port-au-Prince, au cœur d’une famille chrétienne. Entourée de ses parents, de sa petite sœur et de son petit frère, elle a grandi dans un foyer où l’amour et la solidarité avaient autant de valeur que le pain quotidien. Très tôt, ses parents lui ont transmis des repères solides : la foi en Dieu, le respect d’autrui, le goût du travail bien fait et, plus que tout, l’entraide. Dans sa maison, une phrase revenait souvent : « Si tu peux aider, fais-le, même sans rien attendre en retour ». Ces principes ont profondément marqué son caractère et nourri son engagement social.

Des expériences marquantes ont également contribué à affermir sa vision du monde. Elle se rappelle notamment d’une nuit où des cambrioleurs s’étaient introduits chez eux, emportant plusieurs objets et allant jusqu’à abattre leur chien. Loin de l’affaiblir, cet événement a renforcé chez elle la conviction que chacun mérite de vivre dans un environnement sûr, et que la solidarité et la responsabilité collective sont indispensables pour bâtir une société plus protectrice.

Un parcours scolaire marqué par la discipline et la curiosité

Samuella a fait ses études primaires au Collège Cœur Immaculée de Marie, puis son secondaire au Collège Adventiste de Vertières et à l’Institution Adventiste Auditorium de la Bible. Cette dernière a particulièrement marqué son parcours. Elle y a rencontré des camarades et des enseignants qui ont cru en elle et l’ont encouragée à viser l’excellence. Les années passées dans ce collège, intenses et formatrices, ont renforcé sa discipline, affiné son esprit critique et nourri son engagement personnel. Elle en garde de précieux souvenirs : un encadrement spirituel solide, une rigueur académique exigeante et des valeurs qui ont façonné sa manière de penser.

Dès son plus jeune âge, elle se distinguait par une curiosité intarissable. Toujours en train de poser des questions et d’observer son environnement, elle cherchait à comprendre le monde qui l’entourait. Vive, passionnée et parfois un peu turbulente, elle débordait d’énergie et d’enthousiasme. Ses enseignants notaient souvent dans ses carnets : « Élève intelligente, mais un peu trop agitée. » Derrière cette remarque se révélait déjà un esprit en effervescence, avide de savoir et animé par le désir de faire la différence.

Du choc du 12 janvier 2010 à la vocation d’ingénieure civile

Le 12 janvier 2010, alors qu’elle était encore élève à l'école classique, Samuella a vu sa vie bouleversée par le puissant séisme qui a frappé Port-au-Prince. Elle garde en mémoire les milliers de maisons effondrées et les débats autour de la construction anarchique et du manque de professionnels qualifiés. Ce jour-là, elle a compris qu’ériger des murs ne suffisait pas : construire, c’est avant tout protéger des vies. De cette prise de conscience est née sa vocation : devenir ingénieure civile. C’est dans cette perspective qu’après ses études classiques, elle a choisi de poursuivre un cursus en génie civil à l’Université GOC. « C’est à ce moment que ma passion pour la construction s’est affinée, et que j’ai pu développer les compétences techniques et professionnelles nécessaires pour évoluer dans ce domaine exigeant », confie-t-elle.

L'ingénieure Compère lors d'une sortie académique à Jacmel durant ses temps à l'université GOC

Cette ambition ne s’est jamais limitée à bâtir autrement. Samuella a voulu aller plus loin : éduquer, sensibiliser et former afin d’aider les autres à mieux comprendre les enjeux de la construction et à faire des choix responsables. Très tôt, elle a montré un esprit de leadership et une grande détermination. Ses matières préférées étaient celles qui la stimulaient intellectuellement, et son énergie lui a permis plus tard de s’investir pleinement dans des projets communautaires et des activités de formation. Elle a multiplié les expériences enrichissantes : ateliers et conférences, formations sur la gestion des risques et des désastres, programmes de leadership féminin, ainsi qu’une certification en assainissement, hygiène et eau (WASH) en situation d’urgence. Ces acquis ont renforcé sa vision d’un génie civil au service de la communauté.

Elle reconnaît aussi l’importance d’un mentor dans son parcours. Celui-ci l’a marquée par son sens aigu des responsabilités, sa rigueur sur les chantiers et surtout son honnêteté, dans un milieu où l’intégrité n’est pas toujours la norme. « Être ingénieure civile, ce n’est pas seulement maîtriser la technique. C’est aussi être un modèle de droiture, un gestionnaire avisé et une professionnelle digne de confiance », explique-t-elle. Son mentor lui a appris qu’il faut bâtir des structures solides, mais aussi une réputation solide.

L’ingénieure Compère lors d’une visite de chantier

Une expérience professionnelle est ensuite venue confirmer de façon décisive son engagement. Son premier projet en tant qu’ingénieure résidente, réalisé dans une ville de province, représentait un défi à la fois logistique et humain. Cette mission lui a permis de mesurer l’ampleur des responsabilités qui reposent sur les épaules d’un ingénieur, et a renforcé sa volonté de mettre ses compétences au service de la société.

Aujourd’hui, Samuella estime que le rôle de l’ingénieur civil en Haïti est plus crucial que jamais. Face aux risques naturels — séismes, cyclones, inondations — et aux défis de l’urbanisation rapide, il ne s’agit pas seulement de construire, mais d’assurer la sécurité, la durabilité et la résilience des infrastructures. Planifier, concevoir et superviser des ouvrages qui protègent les vies et répondent aux besoins de la population fait partie intégrante de cette mission. Mais le rôle de l’ingénieur va aussi au-delà du chantier : il doit sensibiliser et éduquer les communautés sur les bonnes pratiques de construction, la prévention des risques et l’importance du respect des normes. Pour elle, l’ingénieur civil est avant tout un acteur de changement et de développement, capable de transformer la manière dont les infrastructures sont pensées et réalisées, et de contribuer à bâtir une société plus sûre et plus résiliente face aux catastrophes.

Défis et leçons de terrain comme femme dans le génie civil

Le génie civil en Haïti reste un domaine largement dominé par les hommes, et l’ingénieure Compère a dû très tôt faire face à des préjugés et des doutes. Certains clients ou collègues remettaient en question ses compétences uniquement parce qu’elle était une femme. Elle a parfois entendu : « Une femme ne peut pas gérer un chantier ». Ces remarques auraient pu la décourager, mais au contraire, elles ont alimenté sa détermination. Chaque fois qu’on l’a sous-estimée, elle a choisi de laisser ses résultats parler pour elle : un chantier bien exécuté, une équipe bien coordonnée, des décisions techniques solides.

L’ingénieure Samuella Compère lors d’une visite de chantier

Ces défis lui ont appris deux leçons essentielles :

  1. La persévérance – dans un environnement où l’on ne vous attend pas, il faut parfois travailler pour gagner la confiance.
  2. L’importance d’ouvrir la voie – son combat ne se limite pas à elle-même, il vise aussi à tracer le chemin pour toutes celles qui viendront après.

C’est cette conviction qui la pousse à continuer à développer Ti Koze Sou Konstriksyon, pour aussi sensibiliser, former et valoriser les femmes dans la construction.

Naissance, mission, et activités de Ti Koze Sou Konstwiksyon (TKSK)

Comment est née l’idée de Ti Koze Sou Konstriksyon ?

L’idée de Ti Koze Sou Konstriksyon est née de l’expérience personnelle et professionnelle de l’ingénieure Compère, mais surtout du constat d’un manque criant d’information sur la construction en Haïti. Après le séisme du 12 janvier 2010, alors qu’elle poursuivait son chemin vers le génie civil, Samuella a compris que le problème ne relevait pas seulement de la technique, mais aussi de l’absence de sensibilisation et de prévention. Trop de citoyens ignoraient les bonnes pratiques, l’importance des normes ou encore les moyens de protéger leurs maisons face aux catastrophes naturelles. C’est dans ce contexte qu’est né Ti Koze Sou Konstriksyon : un espace accessible à tous, pour parler de construction, de sécurité et de prévention dans un langage simple et compréhensible.

L'ingénieure Samuella Compère, fondatrice de Ti Koze Sou Konstwiksyon

Quelle est la mission de Ti Koze Sou Konstriksyon ?

Aujourd’hui, Ti Koze Sou Konstriksyon est bien plus qu’une plateforme : c’est un outil de transformation sociale et éducative qui relie expertise technique et sensibilisation. L’équipe est composée de Lesnel Marcélus, rédacteur en chef et ingénieur civil, ainsi que de Walnès Colas, Alf Chérisca, Ronaldo Desousa Compère, l'ingénieur Chadlin Belval, et plusieurs autres collaborateurs. Ensemble, ils travaillent chaque jour pour :

  • Sensibiliser la population sur les bonnes pratiques de construction et la prévention des risques ;
  • Informer en diffusant des connaissances fiables et accessibles ;
  • Former les étudiants, professionnels et citoyens afin qu’ils soient capables de construire mieux et plus sûr.
  • Valoriser les professionnels de la construction
  • Promouvoir l’éthique et la qualité dans les projets
  • Encourager une participation active de tous dans la réduction des risques.
  • Attirer davantage de femmes vers le génie civil et promouvoir la place des femmes ingénieures.

Tout ceci s’inscrit dans l'objectif de Ti Koze sou Konstriksyon, qui est de contribuer à transformer la culture de la construction en Haïti, afin que, face à de nouveaux séismes ou cyclones, les dégâts soient réduits au maximum.

Quelles sont les principales activités ?

À travers Ti Koze Sou Konstriksyon, Samuella et son équipe mènent une large gamme d’activités qui reflètent leur engagement :

Séance d'activités de Ti Koze Sou Kontwiksyon en 2025

Formations professionnelles : des sessions de formation sur le devis, les métrés et d’autres compétences techniques, destinées à renforcer les capacités des étudiants et des jeunes professionnels.

Ateliers spécialisés : des ateliers sur la construction parasismique et sur la gestion des risques et désastres.

Campagnes de sensibilisation : des interventions dans les écoles, en province et à la capitale, pour sensibiliser les jeunes aux bonnes pratiques de construction.

Vidéos éducatives : une série de vidéos publiées sur YouTube, Facebook, TikTok et Instagram, abordant la sécurité, le rôle des acteurs de chantier et la prévention des risques.

Conférences : des conférences organisées en ligne et en présentiel, ainsi qu’un concours national sur le rôle de l’ingénieur civil.

Événements professionnels : des rencontres pour favoriser le dialogue entre étudiants et professionnels du secteur.

Articles et publications : des publications régulières sur les réseaux sociaux mettant en avant les bonnes pratiques et la prévention.

Groupes d’échanges : des communautés en ligne rassemblant des étudiants et des professionnels, où s’organisent débats, questions et partages d’expériences.

Émission hebdomadaire “Dimanche de la Résilience” : chaque dimanche sur Google Meet, une émission interactive de deux heures qui réunit experts, étudiants, professionnels et citoyens. On y retrouve :

  • des interventions d’ingénieurs, architectes, urbanistes et autres experts partageant leurs expériences ;
  • des discussions interactives où les participants posent leurs questions, témoignent et débattent de cas concrets ;

Ti Koze Sou Konstriksyon : Inspirations et perspectives

Depuis la création de Ti Koze Sou Konstriksyon, le sentiment le plus fort vient de tout ce qui a été réalisé ensemble. À l’opposé des moments de découragement, un souvenir porteur d’espoir fut l’organisation du tout premier atelier sur la construction parasismique. La réponse des participants avait été au-delà des attentes : certains avaient fait le déplacement depuis Hinche et même des zones reculées pour y assister. Leur présence, leurs questions et leur soif de connaissance ont profondément marqué l’ingénieure Compère. Ce jour-là, elle a compris combien le pays avait besoin de professionnels engagés pour accompagner le changement.

Les ateliers et conférences ont réuni des étudiants et de jeunes professionnels curieux, désireux d’apprendre et de s’impliquer aussi. Cette aventure a également permis d’élargir les horizons en rencontrant d'autres ingénieurs passionés et engagés dans le domaine de la construction, comme Marc-Ansy Laguerre, Wanson Sylvain, Camy Louis, Fécu Metelus ou encore Marc Sony Laurensaint. Leur disponibilité et leur engagement sont une source d’inspiration constante et rappellent l’importance de la transmission et du partage.

Pour l’avenir, l’équipe de Ti Koze Sou Konstriksyon souhaite développer davantage de formations spécialisées, d’ateliers pratiques et d’événements interactifs. Des partenariats avec des universités, des institutions et des experts sont envisagés afin de renforcer la pertinence des contenus. Le rêve de l’ingénieure Compère est que la plateforme puisse inspirer et accompagner une nouvelle génération d’ingénieurs, d’architectes et de professionnels, porteurs de projets durables et résilients. Elle souhaite que chaque jeune intéressé par la construction trouve sur TKSK non seulement des ressources, mais aussi des modèles et des mentors, afin de participer à bâtir un Haïti plus sûr et plus conscient des défis à venir.

Pour inspirer la jeunesse et préparer l’avenir

À tous les jeunes qui envisagent une carrière dans la construction ou l’aménagement du territoire, l’ingénieure Compère adresse ce message :

« N’ayez pas peur de rêver grand. La construction n’est pas seulement un métier, c’est une mission pour protéger des vies et bâtir un pays plus sûr. Soyez intègres, persévérants et prêts à partager vos connaissances. C’est ainsi que nous transformerons notre avenir collectif. »

Elle encourage les jeunes à :

  • Apprendre et comprendre que les normes et les bonnes pratiques sont la base de tout projet solide.
  • Être intègres et rigoureux, même face aux pressions ou aux difficultés.
  • Partager leurs connaissances et sensibiliser leur entourage, car la sécurité et la durabilité des infrastructures reposent sur une responsabilité collective.
  • Voir chaque obstacle comme une opportunité de grandir, d’innover et de devenir un leader dans leur domaine.

Malgré les difficultés, Samuella voit dans la jeunesse une immense source d’espoir. À travers Ti Koze Sou Konstriksyon, elle observe le dévouement des étudiants qui veulent progresser et l’engagement des professionnels soucieux de bien faire. Cette soif d’apprendre et de contribuer positivement montre qu’une génération est prête à transformer le secteur. Avec la bonne orientation et un accompagnement approprié, elle croit qu’il est possible de bâtir un Haïti plus sûr, plus résilient face aux risques.

Pour guider la nouvelle génération, l’ingénieure Compère aime s’appuyer sur des figures inspirantes telles qu’Emily Roebling, Norman Foster, Katrina Browne, Oprah Winfrey, Elon Musk, Jane Goodall ou encore Marc Alain Boucicault, chacun incarnant à sa manière la persévérance, la créativité et l’engagement. Elle recommande également des lectures qui l’ont marquée et qui, selon elle, nourrissent autant l’esprit que la volonté : Le pouvoir de la passion et de la persévérance d’Angela Duckworth, Commencez par pourquoi de Simon Sinek, Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent de Stephen R. Covey, Laissez surfer mon peuple d’Yvon Chouinard et Moi, Malala de Malala Yousafzai. Ces références, mêlant expériences de vie et leçons universelles, traduisent son désir d’offrir aux jeunes des modèles et des outils concrets pour s’affirmer et avancer avec confiance.

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