Pourquoi Les Cayes s’inondent-elles ? Ce que révèle une étude sur les quartiers développés sans planification urbaine

Lorsqu’une ville est inondée après de fortes pluies, l’explication la plus immédiate semble évidente : il a trop plu. Mais cette explication est incomplète. Deux zones soumises à une même pluie peuvent subir des conséquences très différentes. Dans l’une, l’eau est rapidement évacuée. Dans l’autre, elle s’accumule dans les rues, pénètre dans les maisons et peut rester stagnante. Cette différence peut s’expliquer par plusieurs facteurs, notamment la manière dont le territoire est occupé, la capacité de la ville à évacuer l’eau et ce qui se passe en amont.

Illustration comparant deux zones soumises à une même pluie mais présentant des conséquences différentes selon le drainage et l'aménagement urbain.

La ville des Cayes, régulièrement confrontée aux inondations, n’échappe pas à cette complexité. C’est ce que montre une étude de l’ingénieur Wisly Jean-Claude et Asad Mohammed, présentée en 2018 à la 21e conférence de la Caribbean Academy of Sciences. Les chercheurs se sont intéressés aux zones développées sans planification urbaine, désignées dans l’étude comme des quartiers informels. Ils ont également examiné les conditions de drainage et le bassin versant afin d’identifier les facteurs qui contribuent aux inondations à l’échelle de la ville.

À retenir

Une inondation n’est pas seulement déterminée par la quantité d’eau qui tombe du ciel. Elle dépend aussi de la manière dont une ville occupe son territoire, évacue ses eaux et gère son environnement.

Les Cayes, une ville particulièrement exposée à l’eau

Les Cayes se trouvent dans une configuration géographique qui rend la question de l’eau particulièrement importante. Plusieurs zones urbanisées se trouvent ainsi à proximité de cours d’eau, de marécages ou du littoral. Cette proximité avec l’eau ne signifie pas automatiquement qu’une catastrophe doit se produire. Le problème apparaît lorsque l’aléa naturel rencontre une forte vulnérabilité urbaine. Une rivière peut déborder. Une pluie intense peut tomber. Mais l’ampleur des conséquences dépend également de ce que l’être humain a construit sur le territoire.

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RISQUE D’INONDATION

Plus l’aléa est important et la ville vulnérable, plus les conséquences potentielles peuvent être graves.

34 quartiers informels étudiés

Pour mieux comprendre pourquoi certaines zones des Cayes sont particulièrement exposées aux inondations, Jean-Claude et Mohammed ont étudié 34 quartiers informels de la ville. Sélectionnés à l’aide d’une technique d’échantillonnage rapide, ces quartiers se trouvent dans différents environnements sensibles aux inondations. Pour mener leur étude, les chercheurs ont croisé plusieurs sources d’information : visites de terrain, analyses spatiales par système d’information géographique (SIG), questionnaires auprès des habitants, discussions communautaires, consultation de documents existants et entretiens avec différents acteurs. Leur analyse s’est organisée autour de trois composantes principales : les quartiers informels, le réseau de drainage et le bassin versant du Sud-Ouest.

Pourquoi cette approche ?

Cette approche est importante, car l’eau ne respecte pas les limites d’un quartier : elle suit avant tout la topographie et les voies d’écoulement qui lui sont disponibles. Lorsque l’urbanisation occupe ou obstrue ces voies sans prévoir un drainage adapté, l’eau peut s’accumuler ou chercher un autre passage, augmentant ainsi le risque d’inondation.

Pour comprendre pourquoi l’eau s’accumule à un endroit donné, il faut donc regarder au-delà du quartier lui-même, notamment le réseau de drainage et ce qui se passe plus en amont dans le bassin versant.

Une partie relativement petite de la ville concentre une forte population

L’un des premiers résultats de l’étude concerne la manière dont la population occupe l’espace urbain. Selon les données utilisées par les auteurs, 4 699 bâtiments se trouvaient dans les quartiers informels à l’intérieur des limites de la ville, sur un total de 15 185 bâtiments. Cela représente environ 31 % des bâtiments de la ville. Mais ces quartiers n’occupaient qu’environ 97 hectares sur les 898 hectares de la ville, soit moins de 11 % de sa superficie. Autrement dit, une proportion importante des bâtiments était concentrée sur une portion relativement réduite du territoire. Les auteurs indiquent également qu’environ 65 % des habitants de la ville vivaient dans ces quartiers informels.

11 % de la superficie occupée par les quartiers informels
31 % des bâtiments situés dans ces quartiers
65 % des habitants vivaient dans ces quartiers

Une grande partie de l’urbanisation s’est faite sans planification

L’étude révèle également un problème majeur d’organisation de l’espace. Seulement 30 % des bâtiments de la ville se trouvaient dans une organisation urbaine régulière, principalement dans la ville historique. Environ 6 % correspondaient à une organisation semi-régulière. Les 64 % restants se trouvaient dans des zones caractérisées par une organisation urbaine irrégulière. Si l’on considère l’ensemble de l’espace bâti décrit par les chercheurs, plus des deux tiers des Cayes s’étaient donc développés sans planification urbaine.

Pourquoi cela compte-t-il pour les inondations ?

Parce qu’une ville ne se construit pas uniquement avec des maisons. Il faut aussi penser à la manière dont l’eau traverse la ville : aménager les rues et leurs pentes, prévoir des canaux et des réseaux de drainage capables d’évacuer efficacement les eaux de pluie. Lorsqu’un quartier se développe avant ces infrastructures, l’eau doit malgré tout trouver un chemin. Et ce chemin peut devenir une rue, une cour ou une habitation.

Quand l’eau tombe, où peut-elle aller ?

C’est probablement l’une des questions les plus simples pour comprendre le problème des inondations urbaines : une fois la pluie tombée sur la ville, où va l’eau ? Dans une ville correctement aménagée, plusieurs mécanismes permettent de limiter son accumulation. Une partie de l’eau peut s’infiltrer naturellement dans le sol, tandis que l’eau qui ruisselle sur les rues, les toitures et les autres surfaces est dirigée vers des caniveaux, des conduites ou des canaux de drainage. Ce réseau doit ensuite transporter l’eau vers des exutoires appropriés. Ce fonctionnement dépend toutefois de toute une chaîne : les voies d’écoulement doivent exister, être correctement dimensionnées, présenter des pentes adéquates et rester suffisamment dégagées pour permettre à l’eau de circuler. Lorsqu’un de ces éléments manque ou fonctionne mal, l’eau peut ralentir, s’accumuler ou emprunter d’autres chemins. C’est précisément à ce niveau que l’étude met en évidence plusieurs difficultés dans la ville des Cayes.

Illustration du drainage urbain et des difficultés d’évacuation de l’eau aux Cayes.

Dans certains quartiers non planifiés des Cayes, les réseaux nécessaires à l’évacuation des eaux n’avaient pas été installés. Les auteurs décrivent notamment des rues en terre mal nivelées, des tranchées creusées de manière informelle et des pentes qui ne favorisent pas toujours un écoulement adéquat. Ces difficultés sont aggravées par deux autres obstacles : les constructions qui empiètent sur les voies d’écoulement et l’accumulation de déchets solides dans le réseau de drainage.

Dans l’étude

« Dans de nombreux endroits, les constructions anarchiques et les déchets solides bloquent le drainage. »

Le problème peut aussi commencer en amont

Pour comprendre les inondations, il ne suffit pas de regarder ce qui se passe dans les rues d’une ville. Il faut aussi considérer le bassin versant, c’est-à-dire le territoire sur lequel les eaux de pluie s’écoulent vers un même cours d’eau ou un même exutoire. Lorsqu’il pleut en amont, une partie de l’eau s’infiltre dans le sol, tandis qu’une autre ruisselle sur les pentes. Cette eau rejoint progressivement les zones situées plus en aval. Ce qui se produit dans les parties hautes d’un bassin versant peut donc avoir des conséquences bien au-delà de l’endroit où la pluie est tombée.

La dégradation de la couverture végétale et l’érosion des sols peuvent accentuer ce phénomène. Lorsque le sol est érodé, l’eau entraîne avec elle des particules de terre et d’autres matériaux vers l’aval. Ces sédiments peuvent alors s’accumuler dans les ravines, les rivières et les ouvrages de drainage, réduire leur capacité d’écoulement et contribuer ainsi à aggraver les inondations C’est pourquoi la gestion des inondations ne peut pas être pensée uniquement à l’échelle des rues..

Le chemin des sédiments Du bassin versant à l’aval Comment la dégradation peut conduire à l’accumulation des sédiments
01 Dégradation du bassin versant
02 Érosion
03 Transport de sédiments
04 Accumulation en aval

Les déchets aggravent les inondations, mais ils n’en sont pas la seule cause

Dans les discussions sur les inondations en Haïti, les déchets sont souvent présentés comme l’explication principale. L’étude dit qu’ils constituent effectivement un problème : les déchets solides peuvent obstruer les canaux et empêcher l’évacuation normale des eaux. Mais réduire les inondations à cette seule question serait trompeur.

Un problème systémique Plusieurs facteurs peuvent agir en même temps
01
Drainage Réseau insuffisant, obstrué ou mal adapté.
02
Occupation du territoire Habitations implantées dans des zones particulièrement exposées.
03
Urbanisation Développement de secteurs sans planification suffisante.
04
Obstacles Constructions et déchets pouvant perturber l’écoulement.
05
Bassin versant Érosion, transport et accumulation de sédiments.
06
Littoral Influence des conditions côtières et du niveau marin.

Aucun de ces facteurs n’agit nécessairement seul. C’est leur combinaison qui peut amplifier la vulnérabilité.

Agir sur les déchets ne suffit donc pas à résoudre le problème des inondations. Puisque celles-ci résultent de plusieurs facteurs qui se combinent, les solutions doivent elles aussi agir à plusieurs niveaux. L’étude distingue ainsi deux grandes approches complémentaires : les mesures structurelles, qui concernent principalement les infrastructures, et les mesures non structurelles, qui portent davantage sur la planification et la gestion du territoire.

01 Intervenir sur les ouvrages
Mesures structurelles

Amélioration ou extension du drainage, protection contre les débordements des rivières, infrastructures routières et autres interventions physiques permettant de contrôler ou d’évacuer l’eau.

Infrastructures · drainage · protection
02 Intervenir sur l’aménagement
Mesures non structurelles

Planification urbaine, contrôle de l’occupation des zones vulnérables, amélioration de l’habitat, relocalisation lorsque cela est nécessaire, réglementation et gestion du territoire.

Urbanisme · réglementation · prévention

Ces différentes interventions doivent fonctionner ensemble. Un canal bien conçu peut perdre une partie de son efficacité si des constructions empiètent sur son tracé ou son exutoire, ou si des déchets l’obstruent. À l’inverse, mieux encadrer l’occupation du territoire ne permet pas d’évacuer efficacement les eaux si les infrastructures de drainage sont absentes ou inadéquates. La réduction du risque repose donc sur la complémentarité entre infrastructures, planification et gestion urbaine.

De l’analyse à l’action

Identifier les causes du risque n’est qu’une première étape. Encore faut-il pouvoir transformer ce diagnostic en décisions concrètes : choisir où intervenir, définir les priorités, encadrer le développement urbain et assurer l’entretien des ouvrages dans le temps.

Une responsabilité partagée

La réduction du risque repose autant sur la qualité des solutions techniques que sur la capacité à les planifier, les appliquer et les maintenir dans le temps.

Les autorités publiques jouent ici un rôle central, mais elles ne sont pas seules. Les communautés peuvent apporter une connaissance très concrète du terrain : les endroits où l’eau s’accumule régulièrement, les canaux qui se bouchent, les voies d’écoulement qui ont été modifiées ou encore les zones où les difficultés apparaissent en premier lors de fortes pluies.

L’idée essentielle

La pluie peut déclencher l’inondation.
Mais la manière dont nous aménageons le territoire contribue fortement à déterminer ses conséquences.

Référence

Jean-Claude, W. & Mohammed, A. (2018) Flood Management in Informal Settlements: The Case of Les Cayes, Haiti. Caribbean Academy of Sciences, 21st General Meeting and Conference (CAS-2018), 27–30 novembre 2018.
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