Les fortes pluies sont souvent considérées comme la cause principale des inondations. Toutefois, une même quantité de pluie ne produit pas nécessairement les mêmes conséquences partout. Le type de sol, la couverture végétale, l’urbanisation et la capacité des rivières à évacuer l’eau jouent également un rôle majeur. Une étude publiée en 2024 par le Dr Jean Louis et ses collaborateurs s’est intéressée à ce phénomène au Cap-Haïtien, en analysant notamment l’effet de l’urbanisation et de la déforestation sur les inondations fluviales.
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ToggleDe la pluie à l’inondation
Lorsqu’il pleut sur un terrain végétalisé, une partie de l’eau est interceptée par la végétation, une autre s’infiltre dans le sol, tandis que le reste ruisselle vers les ravines et les rivières. Lorsque le territoire s’urbanise, cette dynamique change. Les surfaces construites, souvent imperméables, favorisent davantage le ruissellement : l’eau rejoint plus rapidement le réseau hydrographique et les débits des ravines et rivières peuvent augmenter. On peut résumer le mécanisme ainsi :
Au Cap-Haïtien, cette question est particulièrement importante puisque la ville s'est urbanisée dans une zone basse traversée notamment par la rivière Haut-du-Cap et plusieurs ravines provenant des reliefs situés à l’ouest.
La déforestation ajoute un deuxième problème : les sédiments
Lorsque les versants perdent leur couverture végétale, les sols deviennent davantage exposés à l’érosion, c’est-à-dire au détachement et au transport progressif des particules du sol sous l’action notamment de l’eau. Pendant les fortes pluies, le ruissellement résultant peut alors arracher des particules de sol et les transporter vers les ravines, puis vers les zones situées en aval. Ces sédiments peuvent progressivement se déposer dans le lit de la rivière Haut-du-Cap et dans le bassin Rhodo. Le fond peut alors se relever et l’espace disponible pour faire passer l’eau diminue. Le mécanisme devient donc :
L’étude montre que cet effet est particulièrement important dans la ravine Vertières. Dans le scénario d’urbanisation et de déforestation étudié, le taux maximal de transport de sédiments y passe d’environ 2 500 à 4 094 tonnes par jour.
Une rivière qui manque déjà de capacité
Le problème devient encore plus évident lorsqu’on compare les débits avec la capacité du Haut-du-Cap. La capacité hydraulique actuelle de la rivière est estimée à environ 200 m³/s. Pour l’inondation de novembre 2012, le modèle SWAT (Soil and Water Assessment Tool), un modèle hydrologique utilisé notamment pour simuler le ruissellement, les débits et l’érosion à l’échelle d’un bassin versant, estime pourtant un débit de pointe d’environ 360 m³/s. Et même pour l’événement simulé avec une période de retour de 5 ans, le débit atteint environ 213 m³/s. Cela signifie qu’un événement qui n’est pas extrêmement rare peut déjà dépasser la capacité estimée du système.
Que se passe-t-il si l’urbanisation continue ?
Pour mieux comprendre l’effet de l’évolution de la ville, les chercheurs ont simulé un scénario dans lequel l’urbanisation continue de progresser au détriment des espaces forestiers. La superficie urbanisée passe ainsi de 22,4 % à 32 % du bassin versant, tandis que la couverture forestière diminue de 34,4 % à 24 %. Cette transformation modifie la manière dont l’eau de pluie circule dans le bassin.
Avec davantage de surfaces urbanisées et moins de végétation, une plus grande quantité d’eau ruisselle vers les ravines et les rivières. Pour un événement similaire à celui de novembre 2012, le débit maximal simulé du Haut-du-Cap passe ainsi d’environ 360 m³/s à 380 m³/s. Les auteurs estiment que, dans le scénario étudié, une augmentation d’environ 10 % de la superficie urbanisée entraîne une hausse d’environ 5 % du ruissellement de surface. Cette augmentation est d’autant plus importante que la capacité hydraulique du Haut-du-Cap est déjà estimée à seulement 200 m³/s. À cela s’ajoute l’augmentation du transport de sédiments liée à la transformation du bassin versant, qui peut contribuer à réduire davantage la capacité d’écoulement du système.
Les déchets font aussi partie de l’équation
Lors de leurs observations sur le terrain, les chercheurs ont également constaté que plusieurs canaux de drainage étaient encombrés de déchets. Ces accumulations réduisent l’espace disponible pour le passage de l’eau et limitent ainsi la capacité du réseau à évacuer rapidement les eaux de pluie.
Les déchets viennent donc s’ajouter à un problème déjà présent. D’un côté, l’urbanisation favorise le ruissellement, tandis que la déforestation favorise l’érosion et le transport de sédiments. De l’autre, les sédiments et les déchets peuvent s’accumuler dans les rivières et les canaux et réduire leur capacité d’écoulement. Ainsi, davantage d’eau doit être évacuée par un système dont la capacité est déjà limitée et peut encore diminuer avec l’accumulation de matériaux. Les inondations du Cap-Haïtien résultent ainsi de plusieurs mécanismes qui se renforcent mutuellement :
Que peut-on faire ?
L’étude propose notamment d’étendre le réseau de drainage, de créer un contournement hydraulique près de l’aéroport, d’améliorer l’évacuation de l’eau depuis le bassin Rhodo et d’envisager des bassins de rétention en amont. Mais les ouvrages hydrauliques ne constituent qu’une partie de la réponse. Les auteurs insistent également sur l’entretien des infrastructures, l’acquisition de meilleures données hydrologiques, la gestion des déchets, la gouvernance, l’aménagement du territoire et l’implication des communautés.
Le message principal est donc simple : la pluie déclenche l’inondation, mais l’aménagement du territoire contribue fortement à déterminer son ampleur. Au Cap-Haïtien, réduire durablement les inondations implique ainsi de réfléchir simultanément à la rivière, aux ravines, aux montagnes, au drainage, à la gouvernance, et à la manière dont la ville continue de se développer.
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